Chapitre 2 : Le désabusé est vraiment amoureux
Le lendemain, c’est encore pire. Il se réveille plus tôt qu’en temps normal. Sans réveil. Son corps réclame la lumière du jour. Son corps ou son cœur ? Son ami Guillaume lui demande quelles sont les nouvelles, ce à quoi le désabusé répond sans cynisme, même pas un peu, mais avec cette sympathie des gens qui ne la fabriquent pas : « ça va, j’ai rencontré une fille cool hier soir ». Du sang froid. Mettre le portable en mode avion. Lui a-t-il donné son numéro de téléphone hier ? Évidemment. C’est même lui qui lui a demandé. Introspection éclaire : il a fait ça. Il ne fait jamais ça. Il faut travailler, commencer à rentrer dans la matrice, ce boulot qu’il adore mais qui, il le sait, n’a pas la même saveur aujourd’hui. Enlever le mode avion. Merde, elle n’écrit pas. Pourquoi ? Et pourquoi n’a-t-il pas pris son numéro de téléphone à elle ? Non, c’est mieux comme ça, pas envie de passer pour un gros lourdaud. Il a parlé français. Si elle veut écrire, elle écrira, sinon, tant pis.
14h, digestion difficile. Pas de nouvelles. Le désabusé s’agace. Il n’aime pas qu’on joue avec ses nerfs, qu’il n’a pas d’ailleurs, puisque le désabusé n’attend rien : il sait tout. Sauf elle. Elle, il ne la sait pas. Il l’imagine. La veille, elle lui a parlé d’ateliers de nues qu’elle organise une fois par mois le vendredi. Une artiste peintre, et prof avec ça. Une artiste peut-elle être véritablement désabusée ? Peut-être bien qu’à force de voir des corps inconnus poser nus, ça finit par lasser, voire pire. Peut-être qu’on en connaît tellement les contours, les voluptés, les défauts, qu’on finit par négliger les êtres, ce qu’il y a en dedans. Qu’il n’y a plus de surprise. Peut-être qu’à l’inverse, c’est ça, qui la ramène à la vie, à l’espoir, cet atelier qu’elle organise et que la désabusée est désabusée par le monde, les hommes qui l’aiment mal, les souffrances quotidiennes répétées, déjà vues, déjà goûtées trop de fois. Peut-être que ce métier de prof, c’est ce qui l’a poussée à venir vers lui hier soir. Peut-être qu’elle l’a déshabillé mentalement, le désabusé, et qu’elle a vu un petit garçon déçu dans un corps d’homme las.
Elle lui a balancé quelques infos qu’il ne retient habituellement pas, mais qui l’habitent désormais. Des infos qui l’habitent, wow. Elle était vraiment cool cette fille. Scorpion ascendant vierge, sagittaire en lune, qui retient ça ? Sa nouvelle passion depuis quelques semaines, c’est de se faire les Batman sur son vidéo projecteur, seule dans le noir. Elle crie de joie quand Batman gagne, elle adore quand le réalisateur choisit d’assombrir l’histoire. Elle aime les films d’horreur aussi, mais ça, c’est depuis toujours. C’est le côté scorpion ça. Le désabusé écoute ses pensées et esquisse un rictus de moquerie envers lui-même. MDR wow. Elle adore les poils chez les hommes « j’aime bien ta grosse barbe ». Peut-être pas partout cela dit, il ne sait pas. Il sait beaucoup de choses, suffisamment pour commencer à la chercher, juste pour combler l’attente, sur les réseaux. Il ne la trouve pas sur Insta, ni sur Facebook. Il ne la trouve pas sur LinkedIn. Il se dit qu’il est flippant. Tant pis. Il cherche les caractéristiques physiques et les signes astrologiques de la désabusée sur adopte. Jackpot, il la trouve. Super, et maintenant ? Attendre ou être simplement flippant au point de la faire fuir ? Telle est la question.
Sarah - @ladelicatessedesmots
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